Oculométrie : vos yeux en savent plus que vous ne l’imaginez
Et si un simple suivi du regard pouvait détecter une maladie neurologique des années avant ses premiers symptômes, révéler un trouble de la vue sans passer par un examen classique, ou encore aider un enfant à être diagnostiqué dès l’école primaire ? Ce n’est plus de la science-fiction. L’oculométrie — ou eye-tracking — est en train de franchir un cap décisif, portée par l’intelligence artificielle et l’essor des lunettes connectées. Retour sur une technologie discrète, mais de plus en plus puissante.
L’oculométrie : de quoi parle-t-on exactement ?
L’oculométrie désigne l’ensemble des techniques permettant d’enregistrer et d’analyser les mouvements des yeux. Vitesse, durée de fixation, saccades, dilatation des pupilles : autant de données qui, combinées, racontent bien plus que ce que l’on croit sur notre cerveau, notre santé, notre attention.
Les origines de cette discipline remontent à la fin du XIXe siècle, lorsque l’ophtalmologue français Louis Émile Javal remarque que la lecture ne s’effectue pas par un glissement fluide du regard, mais par une succession de sauts rapides — les fameuses saccades — entrecoupés de pauses. Ces observations ouvriront la voie à des décennies de recherche sur les mouvements oculaires, jusqu’à l’arrivée de l’informatique, qui donnera à l’oculométrie ses premiers outils numériques de mesure précise.
Aujourd’hui, les oculomètres utilisent une lumière infrarouge à faible dose pour suivre le mouvement de la pupille, image par image.

Le dispositif Weetsy par l’entreprise française SuriCog
Oculométrie : ce que vos yeux trahissent sur votre santé
C’est le champ d’application qui connaît aujourd’hui les avancées les plus spectaculaires. Longtemps cantonnée aux laboratoires de recherche, l’oculométrie médicale s’impose progressivement comme un outil diagnostique de référence.
Les maladies neurodégénératives dans le viseur
L’analyse des mouvements oculaires peut détecter des troubles cognitifs jusqu’à dix ans avant l’apparition des premiers signes cliniques. Parkinson, Alzheimer, sclérose en plaques : les schémas de saccades ou de fixations anormaux constituent des marqueurs précoces précieux.
Le dépistage des troubles du neurodéveloppement chez l’enfant
En décembre 2024, le projet PreTRACK-TND de SuriCog a remporté le Prix Marcel Dassault de l’innovation pour les maladies mentales. Son ambition : dépister les troubles du neurodéveloppement (autisme, TDAH, troubles « dys »…) dès l’école élémentaire via l’analyse du regard. En France, ces troubles touchent 16 % des enfants, mais le délai moyen pour obtenir un premier diagnostic dépasse 446 jours. Après une étude pilote auprès de 170 élèves de CP en Alsace, un déploiement national est envisagé entre 2027 et 2030.
Détecter les troubles visuels… sans examen de vue
C’est peut-être l’avancée la plus inattendue, et elle concerne directement la filière optique. Des chercheurs du Nara Institute of Science and Technology (Japon) ont mis au point un système baptisé « Mind Your Vision », capable de détecter les amétropies de manière passive — c’est-à-dire sans que le patient ne passe le moindre examen classique.
Le principe repose sur un constat simple : une personne souffrant d’un trouble de la vision non corrigé développe des micro-comportements oculaires spécifiques face à une image floue. Son cerveau compense, en ordonnant des saccades ou des fixations que l’œil d’une personne bien corrigée n’effectue pas. En combinant l’électro-oculographie (mesure de l’activité électrique autour de l’œil, intégrable dans une monture connectée) et l’eye-tracking classique, le système atteint une précision de 96,2 % pour une personne connue de l’IA. Après une très courte phase d’apprentissage de quelques secondes, cette précision reste à 78,5 % pour un nouvel utilisateur — un résultat encore imparfait, mais prometteur.
L’objectif à terme : intégrer ce système dans des appareils du quotidien — écrans, casques VR, lunettes connectées — pour alerter silencieusement l’utilisateur lorsque sa vue baisse, avant même qu’il ne s’en rende compte !
Au-delà de la santé : un outil aux mille visages
En réalité, l’oculométrie ne se cantonne pas seulement au domaine médical… Elle irrigue aujourd’hui de nombreux secteurs que nous expérimentons parfois à notre insu :
- Sport de haut niveau : l’analyse des saccades renseigne sur le niveau de concentration d’un athlète et peut orienter les programmes d’entraînement.
- UX et marketing : depuis longtemps, les concepteurs de sites web et de publicités analysent les zones de fixation pour optimiser leurs visuels. Des outils comme la plateforme Tobii permettent ce type d’analyse en temps réel.
- Automobile : en 2023, 34 % des nouveaux véhicules testés intégraient déjà un système de suivi oculaire pour détecter la fatigue ou l’inattention du conducteur.
- Accessibilité : pour les personnes atteintes de sclérose latérale amyotrophique (SLA) ou d’autres paralysies, l’eye-tracking permet de piloter un ordinateur par le seul regard — une avancée majeure pour leur autonomie.
Solutions d’Eye-Tracking pour les patients atteints de SLA
La question des données personnelles : un enjeu toujours d’actualité
Si les applications de l’oculométrie sont enthousiasmantes, elles soulèvent des questions éthiques qui n’ont pas disparu depuis les premières alertes. Les caractéristiques du regard sont biométriques : elles révèlent non seulement l’identité d’une personne, mais aussi son état de santé, ses centres d’intérêt, ses capacités cognitives.
À mesure que cette technologie s’intègre dans des appareils grand public — smartphones à reconnaissance de l’iris, casques AR/VR, futures lunettes connectées —, la question du consentement et du contrôle des données devient centrale. En Europe, le RGPD encadre déjà ces données au titre de données sensibles, mais l’évolution rapide des usages continuera d’interroger régulateurs et citoyens.
Un marché en pleine explosion
Le marché mondial des systèmes de suivi oculaire était évalué à 1,11 milliard de dollars en 2024, et devrait atteindre 6,60 milliards de dollars d’ici 2034, avec un taux de croissance annuel de 19,5 %. La santé représente à elle seule 34 % de la demande mondiale. Une trajectoire qui illustre, chiffres à l’appui, que l’oculométrie n’est plus une technologie de niche réservée aux labos — c’est un secteur industriel à part entière, en train de s’inviter dans notre quotidien…
