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Lunetterie Made in Europe : la filière reprend ses racines

Temps de lecture : 4 minutes

Pendant des décennies, la filière lunetterie a suivi la logique implacable de la mondialisation : délocaliser pour comprimer les coûts et bénéficier d’un savoir-faire outre frontières. Aujourd’hui, quelque chose est en train de changer. Entre les turbulences géopolitiques, la pression des consommateurs sur la traçabilité, et les nouvelles réalités douanières imposées par l’administration Trump, produire en Europe redevient non seulement une valeur, mais une stratégie. Vraie reconversion industrielle ou argument marketing soigneusement emballé ? Les réponses sont plus nuancées qu’on ne le croit.

Lunetterie Made in Europe : l’Italie reste debout

C’est depuis la Vénétie — et plus précisément depuis le bassin de Longarone, dans le Bellunèse — que bat encore le cœur de la lunetterie mondiale. L’Italie fabrique, assemble, innove. Elle exporte aussi massivement : près de 90 % de sa production part à l’étranger, pour un total de 2,8 milliards d’euros au premier semestre 2025.

Mais cette dépendance à l’export l’expose. Au premier semestre 2025, les exportations italiennes vers les États-Unis se sont effondrées de 34,5 % après l’instauration de nouveaux droits de douane américains. À l’inverse, l’Europe a progressé de +8 %, menée par l’Allemagne, l’Espagne et l’Europe de l’Est, représentant désormais près de 60 % des débouchés.

Face à ce contexte, la présidente de l’ANFAO (Association nationale des fabricants italiens de lunettes), Lorraine Berton, appelle les institutions à soutenir activement l’excellence du Made in Italy. Un label désormais perçu comme un rempart autant que comme un argument commercial.

C’est dans cette même logique que LVMH avait anticipé en inaugurant dès 2018 la Manifattura Thélios à Longarone — une usine dédiée à la production de lunettes pour les Maisons du groupe (Dior, Givenchy, Bulgari…), entièrement ancrée en Italie. Un investissement symbolique autant qu’industriel sur ce territoire.

Manufacture Thelios par LVMH – Crédits LVMH

En France, le Jura résiste, et Krys investit !

En France, le bassin jurassien reste le pilier de la fabrication nationale. Le Jura compte aujourd’hui près de 50 entreprises dans la filière lunetterie, employant environ 1 600 salariés directs, assurant 60 % de la production nationale. Des acteurs pionniers comme Vuillet Vega, dont la production n’a jamais quitté Morez depuis le XIXe siècle, incarnent une continuité industrielle rare à l’échelle mondiale…

Dans la veine du Made in France, la relocalisation la plus documentée de ces dernières années est celle de Krys Group. En mai 2024, le groupe a inauguré l’extension de son site industriel de Bazainville (Yvelines), aboutissement d’un investissement de 16 millions d’euros sur trois ans, dont 800 000 euros de subventions publiques. Résultat : une capacité de production passée de 1,4 à 1,8 million de verres par an — soit une hausse de plus de 30 %. Premier verrier certifié Origine France Garantie dès 2012, Krys est donc le seul groupement d’optique à fabriquer lui-même ses verres en France.

Crédit photo : compte Instagram de @Vuillet_Vega

RSE et traçabilité : les nouvelles exigences qui accélèrent le mouvement

La relocalisation n’est plus seulement une décision économique. C’est aussi une réponse aux nouvelles attentes réglementaires et sociétales. La directive européenne CSRD (Corporate Sustainability Reporting Directive), entrée progressivement en vigueur depuis 2024, impose aux grandes entreprises de documenter précisément leur empreinte carbone, y compris sur leur chaîne d’approvisionnement. Produire en Europe, c’est raccourcir cette chaîne, réduire le transport maritime intercontinental — et donc, mécaniquement, améliorer ses indicateurs RSE.

C’est aussi une réponse à la demande croissante de traçabilité de la part des consommateurs et des opticiens prescripteurs. Savoir où, comment et par qui une monture a été fabriquée est devenu un argument de vente à part entière — en particulier dans le segment premium et dans les réseaux coopératifs mutualistes.

Les limites réelles de la lunetterie Made in Europe

Il serait toutefois excessif de parler de réindustrialisation massive. Le baromètre de la souveraineté publié en janvier 2025 révèle que 9 patrons sur 10 excluent toute relocalisation en France. La structure de coûts de la filière monture reste en effet contraignante : dans la fabrication de lunettes, la main-d’œuvre représente les deux tiers du prix de revient d’une monture — une réalité économique que ni les labels ni les subventions ne font disparaître.

Dans ce contexte, certaines marques font de leur mieux : lunettes assemblée en Europe, conçues en Europe, designed in France… même si ces formulations ne garantissent pas que les composants — plaquettes, charnières, vis, acétate — soient d’origine européenne, la réalité du terrain cohabite avec les attentes consommateurs et les valeurs de chaque acteur de la filière.

Lunetterie Made in Europe : tendance durable ou proposition marketing ?

Eh bien… les deux, probablement ! La pression géopolitique est réelle : les droits de douane américains sur les importations européennes, fixés à 15 % dans le cadre de l’accord UE-États-Unis de juillet 2025, ont profondément restructuré les flux d’exportation, poussant les acteurs à consolider leurs marchés domestiques et à valoriser leur ancrage local. Les acteurs qui investissent vraiment — Krys, LVMH/Thélios, les lunetiers du Jura — ne le font pas par effet de mode, mais parce que la souveraineté industrielle est redevenue une priorité stratégique.

Pour les opticiens, ce retour du Made in Europe est une opportunité concrète : valoriser l’origine, raconter une histoire de fabrication, différencier l’offre sur un critère qualitatif et éthique, et c’est précisément là que le conseil humain fera toute la différence…

 

 

 

 

Crédits Photo à la une : photo de Dušan Cvetanović