
Lire est l’une des activités humaines les plus sophistiquées qui soit — et l’une des plus menacées. En 2025, les Français lisent moins longtemps, moins profondément, et avec une concentration de plus en plus fragmentée. Pourtant, jamais les recherches sur les liens entre lecture et santé visuelle n’ont été aussi riches. Entre nouvelles données sur l’oculomotricité, débat ouvert sur la dyslexie, effets des écrans sur l’attention et fracture entre lecteurs et non-lecteurs, le sujet s’est considérablement complexifié depuis notre article à ce sujet en 2022. Voici l’état des lieux.
Lecture et Santé Visuelle : ce que disent les chiffres récents
Les données les plus récentes dressent un tableau nuancé. Selon le baromètre Sofia/SNE/SGDL 2026, 79 % des Français de 15 à 80 ans ont lu au moins un livre en 2025, contre 74 % en 2023. La hausse est paradoxalement portée par les « petits lecteurs » (moins de 5 livres par an) et par l’essor du livre audio, dont la présence a doublé en passant de 8 % à 16 %. Les « grands lecteurs » (plus de 20 livres par an), eux, s’essoufflent : leur part est passée de 22 % à 15 % pour la lecture imprimée.
Chez les jeunes, la situation est plus préoccupante.
Selon l’étude CNL/Ipsos 2024, 48 % des lecteurs font autre chose sur écran en même temps qu’ils lisent. Ce chiffre monte à 69 % chez les 16-19 ans. Autre donnée : 20 % des lecteurs loisirs lisent moins de 15 minutes sans interruption. La lecture profonde, soutenue et immersive est devenue une compétence rare… presque un acte de résistance ! Une campagne nationale lancée à l’été 2025 — « Éteignez votre portable. Allumez votre cerveau » — en a même pris acte publiquement pour propulser sur le devant de la scène le lien complexe entre lecture et santé visuelle.

Campagne du CNL et du SNE pour promouvoir la lecture
Savez-vous ce que l’œil fait vraiment quand on lit ?
Lire n’est pas voir : la lecture mobilise en effet une constellation de fonctions visuelles qui dépassent largement la simple acuité. Acuité binoculaire de près, sensibilité aux contrastes, intégrité du champ visuel, et surtout oculomotricité.
Concrètement, lire revient à effectuer une série de micro-saccades — des sauts rapides et précis du regard d’une syllabe à l’autre — entrecoupées de fixations fovéales, c’est-à-dire des pauses de quelques centaines de millisecondes pendant lesquelles le cerveau traite l’information. Pour passer d’une ligne à la suivante, des saccades plus amples et des vergences (convergence/divergence des deux yeux) entrent en jeu. C’est un ballet millimétré que le cerveau orchestre, avec une précision extraordinaire, à raison de plusieurs centaines d’occurrences par minute.
La sensibilité aux contrastes joue également un rôle direct : les patients atteints de DMLA ou de cataracte rencontrent des difficultés marquées de lecture, en particulier pour les textes imprimés sur fonds peu contrastés — un signal souvent ignoré qui peut indiquer une altération visuelle débutante.

Photo de Marcio Ribeiro sur Pexels
Dyslexie et lecture : le débat scientifique toujours ouvert
La relation entre troubles oculomoteurs et dyslexie reste l’un des sujets les plus vifs de la recherche en neurovisuel. Environ 10 % des enfants en âge scolaire sont concernés par la dyslexie, et si la piste linguistique domine le débat scientifique français, une méta-analyse internationale publiée en 2024 est venue relancer la controverse en documentant des déficits de motricité visuelle mesurables chez les enfants et adolescents dyslexiques, comparés à leurs pairs de même âge.
Ce que les chercheurs observent de façon convergente : les enfants dyslexiques présentent des saccades aux latences plus longues, une précision réduite et une capacité de convergence inférieure à celle des non-dyslexiques.
Cela ne cause pas mécaniquement la dyslexie — mais cela la complique et l’aggrave, en augmentant la fatigue visuelle et cognitive. La rééducation orthoptique s’affirme dans ce contexte comme un complément pertinent, non une solution miracle.
Le débat reste ouvert, et c’est précisément là que l’orthoptiste et l’opticien ont un rôle de veille à jouer…
Les écrans sont-ils les vrais ennemis de la lecture profonde ?
C’est la grande question de notre époque, et la réponse n’est pas simple.
Ce que les neurosciences montrent avec de plus en plus de netteté, c’est que l’usage répété des écrans sollicite massivement l’attention captée — réflexe, automatique, fragmentée — au détriment de l’attention soutenue, celle qu’exige la lecture profonde.
Selon la neuroscientifique Maryanne Wolf, la lecture numérique rapide et fragmentée entraîne une baisse de l’empathie, de la compréhension approfondie et du raisonnement critique. Le cerveau s’habitue à « zapper » plutôt qu’à s’immerger.
Ce glissement a des répercussions directes sur la santé visuelle : la convergence oculaire est mise à rude épreuve par les heures d’écran rapproché, la sécheresse oculaire s’aggrave avec la réduction du clignement, et la fatigue visuelle liée à l’hypersollicitation de l’accommodation augmente. Autant de motifs de consultation que l’opticien ou l’orthoptiste peut anticiper et accompagner.

Photo de Kampus Production sur Pexels
L’acuité visuelle, nécessaire mais pas suffisante
Une dernière chose mérite d’être dite, et elle va à l’encontre d’une idée reçue tenace : il ne suffit pas de bien voir pour bien lire.
Le cas des lecteurs non-voyants lisant le Braille en est la démonstration la plus frappante : chez ces patients, la lecture active le cortex visuel du cerveau, preuve que lire est avant tout une affaire cérébrale.
Et le phénomène de la lecture rapide le confirme à sa manière : le champion de France, Mohamed Koussa, lit plus de 900 mots à la minute (contre 250 en moyenne nationale) non grâce à une acuité supérieure, mais grâce à un entraînement cérébral à balayer les mots par blocs, en saccades larges et précises.
La lecture sollicite la proprioception oculaire — la capacité du cerveau à connaître la position exacte des globes oculaires dans l’espace grâce aux six muscles oculomoteurs — pour coordonner les saccades vers ce que les chercheurs appellent le « centre de gravité du mot ». Un mécanisme qui s’améliore avec l’entraînement, ce qui signifie qu’encourager la lecture régulière est aussi, biologiquement, un moyen de renforcer le système visuel.
Lecture et Santé Visuelle : ce que cela implique pour les professionnels de la vision
La crise de la lecture n’est pas qu’un problème culturel. C’est un enjeu de santé visuelle et cognitive, directement dans le champ de compétences de l’orthoptiste et de l’opticien. Dépister les troubles oculomoteurs chez l’enfant, accompagner les patients en difficulté de convergence, alerter sur les effets des écrans, proposer des lunettes de lecture et recommander des pauses régulières : autant de gestes de prévention qui s’inscrivent dans le rôle élargi que la filière optique revendique légitimement aujourd’hui.
Lire, c’est entraîner ses yeux autant que son cerveau. Et inversement !
Crédits à la Une : photos sur Pexels de Vanja Lazic et de Efrem Efre

Le smartphone est peut-être la principale cause de fatigue visuelle de vos clients — mais il peut aussi devenir leur meilleur allié pour prendre soin de leurs yeux. En 2025, les Français passent en moyenne 4,6 heures par jour devant un écran, soit 29 % de leur temps hors sommeil, un rythme qui double le risque de myopie et aggrave la sécheresse oculaire. Face à ce constat, une nouvelle catégorie d’applications mobiles s’est imposée : celles dédiées à la santé visuelle. Tour d’horizon des meilleures selon Eyes-Road !
Fatigue numérique : les applis de santé visuelle anti-écran
La règle des 20-20-20 — faire une pause de 20 secondes toutes les 20 minutes en fixant un objet à 20 pieds (6 mètres) — est aujourd’hui le socle de nombreuses applications de prévention. Des outils comme Eye Care 20 20 20 (iOS/Android) rappellent automatiquement ces pauses et proposent des exercices de relaxation oculaire minutés.
Dans la même veine, f.lux (PC/Mac) et son équivalent natif sur iOS et Android (le fameux Night Shift / Mode nuit) adaptent la température des couleurs de l’écran à l’heure de la journée, réduisant l’exposition à la lumière bleue en soirée — dont l’impact sur le sommeil et la récupération oculaire est documenté.
Pour les usages plus intensifs, Myopia.app (Google Play) surveille en temps réel la distance d’utilisation du smartphone, la durée d’exposition et la luminosité ambiante — avec la possibilité de créer des profils par membre de la famille. Un outil pensé par des optométristes, particulièrement utile pour les enfants.

Extrait de la page Wikipédia de l’app f.lux – résultat luminosité écran avec ou sans l’app
Entraîner ses yeux : la rééducation visuelle sur mobile
C’est sans doute la catégorie la plus étoffée. Yeux + Vision (iOS/Android) propose aujourd’hui 160 exercices oculaires couvrant amblyopie, myopie, hypermétropie, strabisme, accommodation et sécheresse oculaire. Les exercices de Gabor — dont l’efficacité sur la sensibilité aux contrastes est reconnue dans la littérature scientifique — y ont été enrichis en octobre 2024 avec 16 nouveaux niveaux. L’application permet également de suivre les recommandations d’un orthoptiste et de personnaliser son programme d’entraînement.
Pour l’amblyopie spécifiquement, des applications comme GamE-blyopia (nécessite des lunettes 3D) proposent de travailler la vision binoculaire via des jeux — une approche ludique qui améliore l’observance chez les jeunes patients.

Extrait App Yeux + Vision
Surveiller la myopie : des outils pour les familles et les pros
La HAS a publié en 2024 de nouvelles recommandations préconisant un dépistage de la myopie dès l’âge de 3 ans. Dans ce contexte, des applis de santé visuelle dédiées au suivi gagnent en pertinence. Myopia.app déjà citée permet aux parents de suivre les habitudes numériques de leur enfant, tandis que des outils professionnels comme NovaSight (plateforme thérapeutique numérique à usage clinique) s’adressent directement aux opticiens et orthoptistes pour le suivi et le freinage de la myopie en cabinet.
Ces outils ne remplacent pas l’examen clinique — le diagnostic précis requiert impérativement un matériel spécialisé — mais ils constituent un relais pertinent entre deux consultations.

Extrait Myopia App
Comprendre la basse vision : l’app Visions de Jules-Gonin
Lancée en novembre 2024 lors du Festival Planète Santé, Visions est une application développée par l’Hôpital ophtalmique Jules-Gonin (Lausanne). Gratuite, disponible en français, allemand, italien et anglais, elle permet de simuler en temps réel une vingtaine de pathologies visuelles — DMLA, glaucome, cataracte, rétinite pigmentaire… — et de visualiser les étapes du développement normal de la vision chez l’enfant.
Son intérêt dépasse la simple curiosité : l’application va bien au-delà d’un simulateur ludique, selon ses concepteurs. Elle permet aux professionnels de disposer d’un outil de sensibilisation à la basse vision, et propose des informations pour aider à comprendre les pathologies visuelles et leur développement. Pour un opticien, c’est un support de conseil client inédit : montrer en direct à un proche d’un patient ce que celui-ci voit réellement.
Accessibilité et autonomie : les apps pour malvoyants
Pour les personnes en situation de basse vision, Lookout (Google, Android) et Seeing AI (Microsoft, iOS) utilisent la caméra du smartphone et l’intelligence artificielle pour lire des textes, identifier des objets, reconnaître des visages et décrire des scènes. Des outils qui prolongent l’autonomie au quotidien et complètent utilement les dispositifs optiques de compensation prescrits en cabinet.

Extrait de l’app Seeing AI
Applis de santé visuelle : ce que ça implique pour les opticiens
Ces applications n’ont évidemment pas pour vocation de concurrencer pas le conseil de l’opticien — elles l’enrichissent, tout simplement. Recommander Myopia.app à un parent inquiet, proposer Visions pour expliquer la DMLA à un conjoint, orienter un patient vers Yeux + Vision pour compléter sa rééducation orthoptique : autant de gestes simples qui renforcent la relation de confiance et positionnent l’opticien comme référent global de la santé visuelle — bien au-delà de la simple délivrance de lunettes… Seul bémol : certaines de ces app peuvent être développées uniquement en anglais et limiter la transmission avec les patients.
Crédits photo à la une : freestocks.org
