Lunettes reconditionnées : le marché se structure !

Smartphones, tablettes, vélos électriques, électroménager… Le reconditionné a envahi nos habitudes de consommation avec une efficacité redoutable. Mais l’optique dans tout ça ? Longtemps restée à l’écart de cette révolution, la filière lunetterie est en train de rattraper son retard et de s’attaquer enfin aux lunettes reconditionnées. Entre décrets réglementaires, investissements de grands groupes et percée auprès des consommateurs, le reconditionné en optique n’est plus un simple galop d’essai. C’est un marché qui se structure, avec ses pionniers, ses paradoxes et ses immenses promesses. Tour d’horizon de ce qui a vraiment changé depuis notre dernier dossier à ce sujet datant de 2023…
Occasion vs. lunettes reconditionnées : les bases pour bien comprendre
Commençons par lever une confusion fréquente. Le reconditionné, ce n’est pas simplement de l’occasion. Un objet d’occasion peut être revendu tel quel, avec ses défauts, sans contrôle ni garantie. Le reconditionné, lui, implique une remise en état par des professionnels : diagnostic, réparation, remplacement des pièces défectueuses, nettoyage, contrôle qualité… et garantie à la clé. C’est ce qui fait toute la différence avec la brocante ou le vide-grenier numérique.
Dans le secteur de l’optique, ce processus de reconditionnement d’une paire de lunettes prend en moyenne 45 minutes de travail manuel. Chaque monture est démontée, poncée, polie, désinfectée. Les pièces d’usure — vis, charnières, plaquettes — sont systématiquement remplacées. Résultat : une monture qui ressemble à du neuf et qui peut être équipée de verres correcteurs tout juste taillés pour le porteur. Chez certains acteurs comme Lunettologie (Loire-Atlantique) ou Oculus-Reparo (Paris), les montures reconditionnées sont proposées directement avec des verres neufs, ajustés à la vue du client.

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Le gisement : 110 millions de montures qui attendent
Pourquoi l’optique se prête-t-elle si bien au reconditionnement ? Parce que le gisement de matière première est colossal. En France, environ 110 millions de paires de lunettes dorment dans les tiroirs, selon les estimations récentes. Dans le même temps, le pays vend chaque année près de 17 millions de paires neuves, soit une paire toutes les trois secondes. Une absurdité écologique et économique que la filière commence sérieusement à vouloir corriger.
Car le bilan environnemental est loin d’être anodin : éviter la fabrication d’une monture neuve permet d’économiser environ 2,5 kg de CO₂ et une vingtaine de grammes de déchets. Multiplié par des millions d’unités, l’impact potentiel est considérable. Mais le chemin est encore long : à l’heure actuelle, on estime que seulement 50 % des montures collectées sont réellement reconditionnables — les autres étant orientées vers le don, le recyclage ou, faute de filière dédiée, malheureusement vers la destruction.
2024-2025 : une réglementation qui se concrétise enfin
C’est sans doute l’évolution la plus décisive de ces deux dernières années. La filière attendait un cadre légal : il commence à prendre forme. Le décret du 17 mars 2025 constitue une étape majeure : il pose les bases réglementaires de la remise en bon état d’usage des dispositifs médicaux, et ouvre explicitement la voie à une prise en charge par l’Assurance maladie des montures reconditionnées.
Concrètement, le texte précise que « la remise en bon usage d’un dispositif médical permet de rétablir la fonction du dispositif et d’en allonger sa durée d’usage via la réalisation d’opérations d’entretien et de maintenance, sans en altérer les performances, les caractéristiques techniques et fonctionnelles, notamment en matière d’hygiène et de sécurité. » Les lunettes — la partie monture du moins — sont bien concernées par ce dispositif.
Reste cependant un obstacle concret : les codes LPP (Liste des Produits et Prestations), indispensables pour déclencher le remboursement Sécu et mutuelle, ne sont pas encore attribués aux montures reconditionnées. Les travaux pour définir ces codes et les montants associés sont en cours. Une chose est sûre : le remboursement sera inférieur à celui d’une monture neuve. Mais il représentera une avancée symbolique et pratique considérable pour démocratiser l’accès aux lunettes reconditionnées !
La question de la traçabilité reste un point de friction. Le SYNOM (Syndicat National des Centres d’Optique Mutualistes) défend une position pragmatique : faire démarrer la traçabilité à l’arrivée en centre de tri homologué, et non à la fabrication. En cause : lors de la collecte, de nombreuses données (marque, modèle, numéro de série) sont souvent illisibles ou manquantes. Partir de la fabrication exclurait mécaniquement une grande partie du gisement existant.
Les acteurs : un écosystème qui se densifie (et se réorganise)
Zac : la chute et le rebond
Difficile de parler de lunettes reconditionnées sans évoquer Lunettes de Zac, l’entreprise lilloise qui avait largement défriché le terrain. Mauvaise nouvelle : la startup a été liquidée à l’été 2024, un coup dur pour un secteur qui comptait sur elle comme vitrine. Mais bonne nouvelle : la marque Zac n’a pas disparu. Atol Les Opticiens a pris une participation dans la startup Zac en 2025, avec l’ambition de déployer une offre de montures reconditionnées dans ses 795 magasins à travers la France. Un changement d’échelle radical. « Le marché est mûr, mais il faut que le reconditionné soit bien fait : contrôlé, traçable, fiable. Un nouveau modèle est possible », affirme Éric Plat, PDG d’Atol.
Écouter Voir : un réseau engagé de longue date
Le groupe mutualiste Écouter Voir fait partie des pionniers du secteur. Depuis son partenariat avec Zac lancé en mai 2023, ce sont 280 000 montures qui ont été collectées via les urnes de ses 750 points de vente, jusqu’en décembre 2024. Plus de 260 magasins du réseau proposent déjà à la vente des solaires reconditionnées au prix fixe de 69 euros. L’ambition affichée est désormais de proposer, dès que le cadre réglementaire le permettra, une offre de lunettes corrigées reconditionnées.
Optic 2000 et son programme « Revue »
Le géant de l’optique n’est pas en reste. Lancé dès 2022, le programme « Revue« d’Optic 2000 a permis de récolter 775 000 montures en 2024 seul. Le tri est confié à un ESAT (Établissement et Service d’Aide par le Travail), renforçant l’impact social de la démarche. L’enseigne reste toutefois prudente sur le plan réglementaire, se déclarant « attentive à l’évolution du cadre » avant de déployer une offre commerciale à grande échelle.
Krys Group et Seecly
De son côté, Krys Group a choisi de s’appuyer sur Seecly, une marketplace spécialisée basée à Éguilles (près d’Aix-en-Provence). Résultat : un million de paires collectées sur la même période. Seecly promet jusqu’à 80 % d’économie sur les montures de marque, avec une moyenne autour de 50 %. La plateforme propose également aux particuliers de vendre leurs propres montures inutilisées, dans une logique de circuit court.
La Poste entre dans la danse
Symbole de la montée en puissance du secteur : La Poste a lancé en 2024 une expérimentation de collecte et de revente de lunettes reconditionnées dans 103 bureaux de poste, dont une quinzaine en Auvergne-Rhône-Alpes. Le partenariat avec Zac a permis de collecter 300 000 montures, soit 6 tonnes de métal et de plastique revalorisées. Des solaires à 45 € et des lunettes loupes à 29 € sont ainsi disponibles dans les bureaux participants.

Partenariat Lunettes de Zac et La Poste – Photo par Lunettes de Zac
Lunettologie et Oculus-Reparo : les acteurs indépendants
Les indépendants occupent également une place de choix. Lunettologie, basé à Saint-Sébastien-sur-Loire, segmente son offre en trois niveaux de prix : 39, 69 ou 99 euros selon l’état de la monture. Ses « recyclettes » sont particulièrement appréciées comme deuxième paire ou pour les profils peu remboursés par leur mutuelle. Oculus-Reparo, basé à Paris, propose quant à lui des montures restaurées à la main par un opticien diplômé, chaque modèle étant unique — avec la possibilité d’y ajouter des verres correcteurs directement en ligne, grâce à un partenariat avec L’Opticien Parisien.
Les consommateurs : prêts, mais les opticiens encore frileux
Du côté du public, les signaux sont encourageants. Selon une étude Odoxa de 2024, près d’un Français sur deux (47 %) se déclare prêt à acheter des lunettes reconditionnées. Même tendance côté Assurance maladie : 80 % des Français souhaitent pouvoir reconditionner leurs dispositifs médicaux, et 60 % seraient prêts à conserver leur monture lors d’un simple changement de verres.
Les professionnels, en revanche, restent plus prudents. En novembre 2024, 70 % des opticiens se déclaraient encore réticents à proposer du reconditionné — un chiffre qui a même progressé par rapport à 2023. Les inquiétudes portent sur la traçabilité, la responsabilité juridique en cas de problème, et la concurrence avec leur offre neuve. Des freins compréhensibles, mais qui tendent à s’effriter à mesure que le cadre réglementaire se précise et que les premières expériences de terrain s’avèrent concluantes.
Lunettes reconditionnées : les limites à ne pas minorer
Le tableau ne serait pas complet sans évoquer les zones d’ombre. Techniquement, une monture sur deux seulement peut être remise en état : matériaux incompatibles, pièces introuvables, formes inadaptées aux verres progressifs. Et malgré les bonnes volontés, le taux de recyclage reste très élevé — jusqu’à 90 % des lunettes collectées finissent encore broyées.
Du côté du marché en ligne, la qualité est hétérogène. Le secteur a donc besoin de standards clairs, d’une labellisation rigoureuse et d’une transparence accrue — exactement ce que les acteurs institutionnels tentent actuellement de construire.
Conclusion : un marché en train de mûrir, à surveiller de près !
En l’espace de deux ans, le marché des lunettes reconditionnées est passé du stade expérimental à celui de marché structurant. Les grands réseaux s’y engagent, la loi évolue dans le bon sens, et les consommateurs sont au rendez-vous. Il reste des obstacles réels — techniques, réglementaires, sanitaires — mais la dynamique est là.
Pour les opticiens indépendants, c’est une opportunité à saisir, non seulement pour diversifier leur offre, mais aussi pour répondre à une vraie demande de sens de la part de leurs clients. Et pour les porteurs de lunettes, c’est la promesse de s’équiper de manière qualitative, responsable, et beaucoup moins coûteuse.
Le reconditionné en optique n’est plus une curiosité de niche. C’est une filière en train de naître — et les prochaines années, notamment avec l’attribution des codes LPP, pourraient bien en faire définitivement une réalité du quotidien.
Sources : Acuité.fr, L’Essentiel de l’Éco, RecyclOptics, La Poste Groupe, Seecly, Oculus-Reparo, L’Express Franchise, Marcelle Media — données et informations mises à jour en 2025.
